Je le tenais entre mes mains, ne croyant pas à mon bonheur.
Je regardais cette petite chose si fragile, que j'avais faite moi-même.
Elle se tenait là, confiante, la respiration paisible et régulière, en plissant de temps en temps ses yeux si petits mais qui lui mangeaient tout le visage. A en croire certains, j'avais des yeux juste comme ceux-là, ronds et curieux, toujours ouverts à leur maximum. Et voilà que je tenais à mon tour un bébé qui me regardait avec ces yeux ronds, tout écarquillés, des yeux qui me disaient "tu sais tout faire, toi"
Je me replongeais dans mon passé, dans ma tendre enfance baignée par mes jeux avec mon frère et les dessins animés qu'on regardait tous les deux. On m'appelait "garçon manqué", toujours en short, des bleus et des croûtes de bobos plein les jambes. Puis le garçon manqué est devenu jeune fille, incertaine de ce qu'elle voulait que le monde soit, et certaine de pouvoir l'obtenir. Puis la jeune fille est devenue jeune femme, consciente qu'on fait tout avec de la douceur, enfin presque tout. Tout le monde voyait le garçon manqué s'éloigner, peut-être certains le regrettaient-ils? La jeune femme donna jour à une petite graine de fillette, cette petite Inès qui reposait contre son sein, qui ouvrait grand les yeux comme pour mémoriser sa Maman, sa Maman qui ne pouvait croire qu'elle était Maman.
Je tendis mon index vers elle, ma petite créature, et elle le serra avec toute la vigueur de son tout petit corps tout neuf. Mon Dieu, faites que cet instant dure pour l'éternité, et que personne, enfin presque personne ne vienne l'interrompre, que je sente pour toujours la chair de ma chair, la chair de sa chair s'aggriper à moi comme à une bouée de sauvetage, que je sois sa terre ferme contre la tempête des océans.
Que je puisse pour toujours contempler ce petit visage au regard si confiant...
Au fond de son regard confiant se reflétait toute mon âme de fillette, toutes mes craintes des histoires de loup, toutes mes joies quand "les gentils gagnaient", tous mes chagrins soignés à coups de sourcils froncés, mains dans les poches et haussements boudeurs des épaules. Au fond de son regard confiant reposait tout l'amour que je lui vouais déjà, et que je lui réservais encore.
Au fond de son regard confiant se posait déjà la curiosité teintée d'inquiétude: Est-ce que j'ai un Papa, moi?
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