Vendredi, le soleil est à son zénith.
Elle et moi, en voiture, jellabas noires, foulards noirs, chaussures noires. Les yeux cerclés de noirs, comme Elle le voulait.
Elle avait demandé à ses filles de porter du Khôl le troisième jour de sa mort. Et elle ne cessait de nous répéter: le mort ne sortira de la maison que lorsque retentira le premier éclat de rire.
Nous approchons du cimetière Rahma, près de Casablanca.
Ma soeur se tourne vers moi: "Bon écoute Meriem, deux choses:
-premièrement, on ne pleure pas
-deuxièmement, on ne tarde pas"
Je regarde devant moi: "ok"
On s'approche. Ca faisait bientôt dix ans que je n'avais pas mis les pieds au cimetière, mais je sais qu'on y est.
Comment? La tour d'une mosquée, et des nuées de mendiants.
On s'engage dans le parking, un gardien surexcité sautille comme une pile électrique pour placer les voitures.
On n'est pas encore descendues de la voiture, des mendiants nous assaillent.
Parasites du Vendredi
On stationne, un petit garçon nous propose des bouteilles d'eau de fleur d'oranger. Ce qui me frappe, c'est que ce sont de toute évidence des vieilles bouteilles de bière recylées.
Quelle ironie...
On les prend quand même, Elle aimait ça, Ma Zhar, une des odeurs du paradis.
Ensuite, c'est des figues séchées qu'on me propose. Non, merci, ça m'ouvre rarement l'appétit, l'odeur de poulets en putréfaction.
Puis des téléphones portables, puis des jeans, puis des chaussures.
STOP, c'est bien le cimetière?
Direction la porte. Une horde de parasites nous barrent pratiquement le chemin, Sadaqa Lillah.
On s'engage dans l'allée. On cherche fébrilement la tombe, on a peur de ne pas savoir la retrouver, ça fait si longtemps qu'on n'est pas allée la voir, Lalla. Une vague de culpabilité nous surbmerge.
On cherche, on passe devant des tombes ornées d'une toute petite pierre aux inscriptions à moitié effacées, d'autres ornées de marbre, et d'autres à la terre encore battue, sans aucune pierre ni inscription.
"Dis, celles là, elles ont moins de quarante jours, c'est pour ça qu'elles n'ont pas de pierre, et que rien n'est construit dessus?"
Elle me regarde douloureusement et répond:
"Non, ce sont des gens qui sont oubliés ici. Personne ne leur rend visite, on ne connaît même pas leur nom".
"Non, c'est pas vrai? Je veux dire forcémment quelqu'un doit..." A son expression, je comprends que c'est vrai, et je continue ma proggression.
Le voilà, le numéro. Choc. La tombe est ornée d'une petite pierre toute effacée, mais surlaquelle on distingue toujours un nom. Celui d'un homme.
"Mais ça peut pas être sa tombe, elle était grande, construite et en marbre!! je l'avais vue!! je l'avais vue!!"
"Oui, calme toi, on va appeler Maman pour vérifier le numéro"
A ce moment là, un jeune garçon nous fait signe:
"Fatma Mouden? en marbre? elle est là, les numéros se répètent chaque année."
On le suit, soulagées. Devant la tombe de Lalla, la matriarche, une chape de plomb nous tombe sur le coeur. Je la regarde, les yeux écarquillés, et n'arrive pas à croire que je l'ai laissée tomber pendant presque dix ans.
La dernière fois que je me suis tenue devant cette tombe, j'étais une fillette de neuf ans, et je pleurais à chaudes larmes de voir Maman pleurer, et de comprendre que plus jamais Elle ne me raconterait ses contes fantastiques, recroquevillée avec moi et mes cousins sous une couverture géante.
Et me voilà de nouveau devant Elle, me demandant ce qu'elle pense de moi à présent. Elle m'appelait toujours sa petite princesse, son petit mannequin.
Je n'ose pas regarder ma soeur. Quand je tourne les yeux vers elle, discrètement, c'est un visage défait que je rencontre, la face d'un enfant dévasté par la perte de sa Lalla. Elle éclate en sanglots ardents, à quoi bon jouer la comédie des femmes mûres et fortes.
Je la serre dans mes bras, je l'ai toujours dépassée d'une tête, elle m'a toujours dépassée de neuf ans.
Mes joues sont inondées, mes larmes sont noires.
"Je sais qu'on finira tous par mourir, et que Dieu la voulait près de lui, mais je la voulais près de moi aussi..." Et elle se tait, un peu choquée par ses paroles casi-blasphématoires.
Nous lisons les quelques versets de Coran que nous connaissons, en deux minutes c'est fini.
Des gens à quelques tombes de là lisent d'autres versets, assistés par le pseudo Fqih que nous avions refusé avec véhémence quelques minutes plus tôt. Ils nous voient, le visage ravagé, deux silouhettes noires sous le soleil brûlant, deux paires de joues blanches sous les larmes brûlantes.
Nous arrosons sa tombe du Ma Zhar, puis mon regard se dirige vers ses voisins. Certains n'ont pas de pierre, d'autres sont envahis par les mauvaises herbes.
Un petit palmier a même poussé sur une tombe voisine. Je me tourne vers eux, et les arrose.
Lalla disait toujours que les voisins sont de la famille.
L'eau épuisée, on s'approche de sa pierre, et on dépose un baiser dessus.
Sur le chemin du parking, le soleil nous brûle, il brille dans le ciel impitoyable.
Un ciel bleu d'outre tombe.
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